La Minute Blond

Cinéphilement vôtre


You're in the Army now

Publié par Clément sur 4 Mars 2015, 20:29pm

Catégories : #American Sniper, #Clint Eastwood, #Bradley Cooper, #drame, #USA, #2015, #Oscars, #la Minute Blond, #Clément

You're in the Army now

Le 15 janvier dernier, Clint Eastwood (Climtisswood pour les intimes...) et Bradley Cooper sont repartis bredouille des Oscars…mais avec le sourire ! En brandissant, l’air réjoui, une statuette en Lego à l’effigie du précieux sésame. Ils y vinrent avec American Sniper, version sobrement romancée de l’histoire de Chris Kyle, redoutable sniper de l’armée américaine avec plus de 250 morts au compteur, et surnommé « La Légende » par ses pairs. Ce drame, aussi attendu que critiqué, est devenu en peu de temps la cible de nombreux déchaînements contre sa promotion affirmée du patriotisme américain. Au-delà du jugement artistique de l’œuvre, il me semblait donc important de revenir sur le sujet, quitte à m’étaler, pour viser juste.

Pour son 35ème film, sans surprise, nous avons là une réalisation très sommaire du monstre sacré Eastwood, qui privilégie comme à son habitude la force du récit et le combat intime de ses personnages, et ce n’est pas plus mal. La gueule drapée de poussière, suintant la pisse froide et ruisselant de sueur, son héros s’impose dès le début comme la Maggie Fitzgerald de son Million Dollar Baby, le William Munny de son Impitoyable, des individus mus par la volonté de se dépasser, pour eux, pour les autres, quitte à subir de plein fouet les âpres souffrances psychologiques qui en découlent. OSEF la mise en scène, OSEF le montage. Le rythme en plus, la larme à l’œil, American Sniper franchit tous les obstacles sans encombre.

Là-dessus, Bradley Cooper, de son joli minois barbu, et ragaillardi d’une quinzaine de kilos en plus, troque l’intempestive légèreté qu’il arborait jusqu’alors contre une transe psychologique désamparante, oscillant de la confiance la plus totale au doute le plus absolu en un regard. Son jeu implacable et son implication pour le rôle imposent résolument le respect.

Aussi ce film, emporté par la proéminence du classicisme eastwoodien, hérité de Ford et consorts, porte-t-il fièrement les couleurs d’une Amérique étincelante de fierté et combative. Et devinez quoi ? C’est tout l’intérêt.

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LE film américain par excellence

Tous, absolument TOUS les clichés américains bombardés par Hollywood depuis des lustres sont réunis dans ce film : le père qui apprend à chasser à son fils, le GI qui drague une meuf accoudé au comptoir et bière à la main, le coaching intensif pro-army à la Full Metal Jacket, l’accouchement du premier enfant, le barbecue du quartier en banlieue résidentielle, près des tulipes et des hortensias, le daddy qui rate le match de football du fiston, les compassions fraternelles de deux soldats en mal du pays, et enfin le regard fébrile du sniper, un gamin dans viseur, grenade RKG russe à la main… Ah non, ça on le voit pas tout le temps.

Tout ça, c’est à la fois la vie, la culture et le malaise des Etats-Unis, contée ici à travers les yeux de Chris Kyle. Un bon texan bien patriote, véritable porte-étendard d’un républicanisme exacerbé, dévoué au Seigneur comme à sa mère patrie, Bible dans une main, fusil dans l’autre. Bien au-delà de la guerre menée par les US en Irak, c’est le combat de Kyle contre lui-même qui transparaît sur les lignes de l’intrigue, et qui pose inlassablement la même question : Qui l’emportera, de l’homme ou du soldat ? C’est bien ici qu’Eastwood situe son propos, en fouillant le tourment d’un homme rattrapé en permanence par son dévouement pour l’armée, recomptant tous ceux qu’il a tué pour sauver ses compagnons de treillis, en recomposant pas à pas la pensée tragique du héros, toujours au front même quand il n’y est pas.

Ses enfants ne sont quasiment jamais filmés, ou alors en coin de cadre, et ne sont jamais mis en valeur. Le parfait exemple illustrant l’éloignement psychologique de Kyle reste celui de l’hôpital, où on le voit hurler « Occupez-vous de ma fille », coincé derrière une vitre et observant, impuissant, son enfant pleurer. Le même procédé est utilisé pour son épouse, n’écoutant que les bruits des mitraillettes à l’autre bout du fil, ne sachant si son époux est encore de ce monde à chaque instant. Cette barrière croissante entre sa famille et lui, faîte du crachas des mitraillettes et des cris de ses frères d’arme, est le fruit des attentats du 11 septembre, et d’une guerre qui a façonné l’unité des citoyens d'un pays contre un ennemi commun.

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Le complexe d'Hollywood

Grâce au personnage de Kyle, l’Amérique se regarde, se contemple, et s’y complaît. Elle a ce quelque chose d’égoïste, comme si elle cherchait en permanence à se rassurer sur son histoire, à légiférer ses actes, à justifier sa faillibilité. A travers ce film coup de poing subsiste une fois encore cette pensée éternelle d’un Hollywood qui cherche à justifier son histoire auprès du monde. Parce que c’est son rôle, en tant qu’atout politique, que de faire pardonner les décisions et les méthodes qui furent celles des Etats-Unis à une époque, et de diffuser ce mea culpa outre-Atlantique. Oui, ce film est pro-américain, mais non, à la fin, il ne l'est plus.

Dans ce cadre, on pourrait d'ailleurs évoquer la symbolique de l'affiche officielle du film (ci-dessous), qui n'a rien de celle d'un film de guerre. Ainsi, au lieu du soldat arborant fièrement son arme et dominant le cadre de toute sa silhouette au premier plan, on a préféré le mettre au second, le dos tourné, tête baissée, seul, usé par la guerre. Derrière, un fond gris plus triste qu'autre chose, et en filigrane, un voile poussiéreux et brumeux. Enfin, devant lui flotte le drapeau en berne d'une amérique tout aussi meurtrie, tel un linceul. Nous assistons délibérément à une scène de deuil, en hommage à tous les soldats morts pour la patrie.

Et que dire du générique de fin, sans musique, donnant suite à un diaporama des images authentiques de l'histoire de Chris Kyle. Ce moment qui plonge 300 personnes d'une même salle de cinéma dans le silence absolu, après 2 heures de drame. C'est aussi ça, le pouvoir du 7ème art, de pouvoir ressentir la même chose, au même moment, dans un lieu commun.

L’histoire des Etats-Unis est faîte de contradictions, de paradoxes, qu’elle cherche en permanence à illustrer au travers de sa culture. Et American Sniper en est à ce jour le meilleur exemple. Avec ce film, Eastwood pose la question ultime à l’Amérique à propos de ses soldats. Ce pays a-t-il forgé des loups, ou bien des moutons ? Libre à vous d’en fournir la réponse. Le cinéma, de son côté, a trouvé la sienne : en forgeant des chiens de berger.

Bonne semaine à tous, moi, je cinéphile.

 

NOTE : 8/10

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