La Minute Blond

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Les yeux plus gros que le monde

Publié par Clément sur 8 Avril 2015, 19:12pm

Catégories : #Big Eyes, #Tim Burton, #comédie, #drame, #2015, #Amy Adams, #Christoph Waltz, #la Minute Blond, #cinema

Les yeux plus gros que le monde

C’est curieux. La manie qu’on a d’attendre certains artistes au tournant. Comme s’ils se devaient de reproduire pour chacune de leurs œuvres les codes qui ont fait leur succès. Comme si ceux-ci étaient docilement cantonnés à ressasser le même refrain d’origine pour conserver l’estime de ceux-là. Tim Burton, véritable huluberlu du 7ème art, artiste original, volage et anti-classique, est de ceux-là. Sauf que lui, il s’en fout. Exemple ce mois-ci avec Big Eyes

Le film raconte la scandaleuse histoire vraie de l’une des plus grandes impostures de l’histoire de l’art : Au début des années 60, le peintre Walter Keane a connu un succès phénoménal et révolutionné le commerce de l’art grâce à ses énigmatiques tableaux représentant des enfants malheureux aux yeux immenses. La surprenante et choquante vérité a cependant fini par éclater : ces toiles n’avaient pas été peintes par Walter mais par sa femme, Margaret. L’extraordinaire mensonge des Keane a réussi à duper le monde entier…

Big Eyes est donc une histoire vraie. Et de là à en déduire un manque d’inspiration, il n’y a qu’un pas. Car nous avons là un film ultra-réaliste, aux antipodes de ce que nous refourgue l’ami Tim d’ordinaire. C’est même à se demander si c’est de lui. Le fait est que la réalisateur n’a jamais été reconnu pour ses talents de metteur en scène, mais plutôt pour son univers déjanté, à la fois sombre, gothique et poétique, souvent empreint de mystère, et trempant dans les codes du conte de fée. Le fait est qu’ici, c’est presque l’inverse. Burton serait-il bridé par son souci de rester fidèle à l’histoire d’origine ? Ou bien tout simplement enclin à quitter ses anciens terrains de jeu pour rejoindre la cour des grands ?

 

Les yeux plus gros que le monde

Débarquent ainsi des choses inhabituelles chez notre ami, et loin d’être mauvaises : Beaucoup de clarté, des nuances colorées. Pas de Johnny Deep, Beaucoup moins de personnages hauts en couleurs. Des espaces de jeu plus restreints. Pas de Johnny Deep. Une absence quasi-totale de fantastique ou de surréalisme (si ce n’est une scène d’hallucination) au profit d’un récit compact, réel et fidèle à l’histoire d’origine. Et pas de Johnny Deep. Bref, pour la première fois : Burton filme le réel à la manière du réel. Et le fait même plutôt bien.

Dans le fond, l’ami Tim n’abandonne pas ses amours pour autant : Reste un style reconnaissable dans l’univers parfait, géométrique et coloré du film, le clin d’œil à la banlieue d’Edward aux Mains d’argent, le thème de l’enfance, l’absence de la figure du père, la vie reclue de l’artiste, et enfin, plus que jamais, la récurrence des gros yeux par le thème du film, et que l’on retrouve systématiquement dans ses dessins et ses films d’animation. Qui plus est, un rapprochement est à effectuer avec Ed Wood dans son style, autre film s’appuyant sur un personnage réel et sur la vision de l’artiste.

Le choix des acteurs est un réel succès, et figure comme le principal atout du film. Amy Adams est captivante aussi bien dans sa naïveté que dans ses doutes ou ses colères,  et se marie à merveille avec son partenaire de jeu : Christoph Waltz, poussant crescendo vers le rôle mordant qui fut le sien dans Inglourious Basterds, est délicieusement fourbe, littéralement insupportable, et savoureusement mauvais. En témoigne sa performance sur la scène du tribunal, tout bonnement désopilante.

Les yeux plus gros que le monde

A leurs jeux impeccables s’ajoutent une mise en scène intelligente, plus stricte et plus conventionnelle que d’ordinaire, mais non moins efficace. Par exemple : lui seul face à sa TV éteinte, comme enfermé dans le prisme infernal des médias. Ou bien encore lors des champs contre-champ : du monde derrière lui, personne derrière elle, puis l’inverse, etc…

Au-delà du débat sur l’identité artistique entamé par l’intrigue, y figure celui sur la société de consommation, la vulgarisation industrielle de l’art, et s’impose sans en démordre celui de la condition de la femme dans les années 50, débonnaire, et de son émancipation encore trop peu édifiée à l’époque. Outre certaines répliques grinçantes, la musique est également à citer à comparaître dans ce cadre, puisqu’elle va souvent à contre-sens du ton de la scène qui se joue, ainsi que de l’héroïne, et semble donc renforcer le sentiment de solitude chez Margaret. C’est véritablement là que réside l’essence de Big Eyes, et que se positionne la réalisation de Burton, à mille lieues de ce qu’on connaît de lui.

Pris dans le corpus entier de la filmographie burtonesque, Big Eyes n’est certainement pas l’un de ses meilleurs. Et là est notre problème. Car jugé en tant que tel : c’est un bon film : féministe, réaliste et moral. Classique dans la forme, et Burtonesque dans le fond. Lui, tantôt adulé, tantôt décrié. Fasciné et fascinant. Finalement, Tim Burton n’a jamais été qu’un poète du monde moderne. Et en même temps, c’est assez drôle : car son cinéma est la plus douce des poésies…

 

Bonne semaine à tous, moi je cinéphile ! :)

 

NOTE : 6/10

 

PS : Black M ne sert pas à grand-chose, mais a au moins eu le mérite de m’inspirer pour le titre de cette chronique, et je l’en remercie. Mais il faut vraiment qu'il arrête la musique ce garçon.

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